L’ombre de Lear

Les formes de soutien que le CRéAM apporte à des projets de création sont multiples.

Pour la création de « L’ombre de Lear », le CRéAM met son lieu à disposition du tout jeune collectif Kaïros pendant une semaine et fait venir une artiste confirmée pendant quelques jours afin de leur proposer un regard extérieur et une aide à la dramaturgie.

Résumé

Avant d’être une femme, Cordélia est une fille. La fille du roi Lear.
Quand elle refuse, au détriment de son père, de se pervertir dans le mensonge en proclamant n’aimer que lui , elle déclenche dans le royaume une tempête sans égal qui finira par causer sa perte.
Dans la version de Shakespeare, elle pardonne, en fille vertueuse, les délires de son père, avant d’être jetée en prison et assassinée par ses sœurs.
Dans celle de Bond, violentée et meurtrie par le despotisme de Lear, puis de ses filles, elle prend la tête d’une rébellion plus cruelle encore.
Ici, Cordélia, seule dans sa prison, à travers le récit et le jeu, sans rien d’autre qu’elle même, creuse, fouille, décide d’enquêter, de retirer couche après couche pour découvrir, sous ses attributs de tyran, l’homme dépossédé et pitoyable qui l’a conçue, aimée et rejetée.
Comment se connaître soi-même quand on ne comprend pas ceux qui nous ont engendrés ? Comment ne pas reproduire leurs erreurs et faire naître d’une tyrannie violente et sanguinaire, une tyrannie monstrueusement violente et sanguinaire ?
Qui est Lear ? Un tout puissant, qu’un « rien » va mener à n’être plus rien.
Mais comment se (re)construire à partir de rien ?

 

Note d’intention

« L’ombre de Lear est parti d’un désir ; celui, par le biais de la relation père-fille, de raconter la chute d’un être et l’écroulement d’un monde. Dans un environnement aussi violent et changeant que celui dans lequel nous sommes récemment devenues adultes, l’histoire du Roi Lear – qu’il s’agisse de la version de Shakespeare ou de celle de Bond – résonnait tellement fort que nous ne pouvions pas l’ignorer.
Construire un seule en scène nous semblait pertinent. 
Après tout, Le Roi Lear et Lear n’évoquent-ils pas le désamour des autres, donc, le désamour de soi, entraînant la solitude puis la folie ?

En piochant dans chaque oeuvre pour en faire ma mixture, j’ai gardé de Shakespeare la fable et quelques personnages : Lear, Cordélia, Goneril, Régane, et le fou. De Bond, j’ai pris le despotisme de Lear, la monstruosité de ses filles, la cruauté et la violence. Enfin, j’invente les commentaires de Cordélia, qui depuis sa prison, expose sa vision des faits au public, comme elle le ferait face à des juges, et, surtout, endosse le rôle de son père, pour
rejouer la chute.
Mettre en scène les faits accomplis comme pour mieux les comprendre, et finalement s’y retrouver.

Le défi fut ensuite de trouver le moyen de raconter cette histoire délirante sans autre partenaire que moi-même, ne pouvant utiliser d’autres artifices que ma voix et mon corps. Nous avons ainsi, dans un premier temps, amorcé un travail de composition pour Lear, en transformant corps, rythme et voix. Concernant Goneril et Régane, nous nous sommes penchées sur une forme que je qualifierais de « semi-marionnettique », puisque l’idée est de faire jouer mes mains indépendamment de mon corps, à la façon de la gaine, mais sans tissu pour les recouvrir. Comme des marionnettes mises à nu, se révélant ainsi dans toute leur monstruosité, sans pudeur. Elles sont d’une part elles-même, autonomes, et d’autre part, « [la] chair et [le] sang » de Lear, ou plutôt « le mal qui habite [sa] chair, et qu'[il est] bien forcé de reconnaître [sien]. », et donc, selon les règles de la génétique, celui aussi qui habite Cordélia.
Le seul objet (ou presque) qui est resté est une tête de marionnette, type muppet : le fou.
Elle nous permet de creuser dans plusieurs directions, et de faire résonner cet espace clos qu’est la cellule de Cordélia. L’objet inerte qui prend vie ouvre une brèche dans le temps et dans l’espace. Fait de mousse et de tissus rapiécés, il est pour Cordélia le fruit de son labeur (elle l’a fabriqué et le manipule), mais, pour Lear, la personne qui l’accompagne dans sa déambulation. A la fois objet et sujet, il nous permet d’assumer totalement la théâtralité ; d’en jouer, et de mieux briser les codes.

Qui manipule qui ? Le fou existe-t-il vraiment ? N’est-il qu’une allégorie de la folie de Lear ou une invention de Cordélia ? Qui est qui ? Qui est fou ?

En partant du principe que Lear était un tyran, les questions de la responsabilité et des regrets (ou non) sont devenues centrales. En effet, comment un acte de rébellion, celui de refuser de se soumettre à la tyrannie d’un père et d’un roi – acte à priori légitime – peut-il entraîner des conséquences aussi désastreuses pour soi-même que pour le monde ? Comment vivre en assumant la responsabilité de ses choix ? Faut-il regretter ses erreurs ?

Comme par effet de miroir, les agissements de Lear soulèvent les mêmes interrogations que ceux de Cordélia.
Il m’a donc plu de penser que les mêmes démons habitaient le père et la fille, et que la solution, qui n’arrive qu’au moment de la défaite et de la mort, est de pardonner puis sombrer dans la folie, comme pour (s’)oublier.

Finalement, à travers ses attributs de tragédie épique, Le Roi Lear me semble être avant tout une quête d’identité. C’est cet aspect que j’ai voulu faire ressortir à travers des codes de jeu très simples, toujours en mélangeant les genres, les courants et les disciplines.
Et, parce que nous sommes au théâtre pour se raconter des histoires, sans jamais perdre le fil du jeu. »

L’équipe

Le collectif Kaïros

Interprétation et écriture : Leïla DEVIN
Mise en scène : Rebecca FELS
Construction marionnettes : Coline LEDOUX

« Nous avons étudié au conservatoire, à l’université, au lycée. Nous avons lu, relu, et lu encore les écrits de théoriciens du théâtre. Nous nous sommes penchées sur son histoire, ses courants, ses événements marquants, ses tournants, ses travers. Nous ne connaissons pas tout de lui, mais nous commençons à comprendre ce qui nous interpelle dans cet art.

Nous nous sommes attaquées dans un premier temps à Eschyle, Sophocle et Sénèque avec notre première création, Les Tantalides. Aujourd’hui, nous nous penchons sur Shakespeare, cependant, ne nous restreignons pas à travailler exclusivement des matériaux conventionnels. »

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